Notre attention a été attirée par un article du Populaire du Centre du 9 février 2016, annonçant une explication du choix d’Oradour par les SS dans une publication1 dont l’auteur, M. Georges Pont, originaire de Rochechouart, présente des gages de sérieux, en tant que docteur en droit et ancien magistrat à la cour d’appel à Bordeaux.

Le titre du livre Le Doigt du lieutenant peut intriguer ; un bandeau l’explicite : « Oradour-sur-Glane… Un village rayé de la carte de France » ; la 4ème de couverture propose « des réponses précises à la question » : « Pourquoi Oradour ? » Voilà qui mérite un effort de lecture.

Une grande part des 130 pages est autobiographique. A plus de soixante-dix ans de distance, l’auteur fait resurgir les sentiments d’un adolescent de 1944, avec ses audaces de jeune résistant, ses frayeurs, ses émotions du moment : lyrique dans son prologue, il ferait sourire si le contexte n’était pas si grave (« ces cerises pulpeuses d’un rouge vif comme du sang »…) ; bucolique, ce familier de la vie paysanne des temps de peine et d’espérance2; avance la saison des moissons : « les blés étaient murs » … en ce début juin, p. 7 ; décidément en avance, il anticipe aussi la nouvelle du débarquement, p. 15 ; nauséeux sur un détail morbide, p. 37-38 : il décrit l’ostension sacrilège, sur la table familiale, d’ « un petit pied d’enfant » ramassé par son père, directeur d’école, pour preuve du massacre et finalement jeté « dans la fosse d’aisance » ! Prélèvement et geste que le docteur en droit aurait pu rétrospectivement qualifier de délictueux. Est-ce un reste de naïveté épargné par le cours des ans et une longue expérience des prétoires ? Concédons à l’auteur un accent de sincérité ; il nous renvoie l’écho de réactions spontanées. Le désir de publier un récit à la première personne d’un évènement historique, vécu à proximité, est après tout respectable.

En revanche, force est de constater que la promesse de « précisions », « grâce à de nouveaux témoignages et des éléments matériels », n’est pas tenue. Sont compilées de longues citations : d’un instituteur de Javerdat, non nommé, qui conclut dès le 11 juin à la préméditation, p. 54 ; d’une institutrice, non identifiée et sans date, qui intègre le récit de Madame Rouffange (sic)3, p. 58. A mi-parcours l’auteur ouvre le chapitre intitulé « Pourquoi ? » Ses références bibliographiques4 ne le satisfont pas. Seul, Raymond Ruffin trouve grâce à ses yeux. Ce spécialiste de la Résistance… en Normandie lui donne une clé d’explication : les représailles pour l’enlèvement de Kempfe (sic) et de Gerlach… L’auteur adhère à cette hypothèse, depuis longtemps contestée, à savoir que, le 9 juin, Karl Gerlach, officier d’ordonnance du régiment Der Führer, à la recherche de cantonnements près de Nieul, a été capturé par des maquisards près de Blond et confié à des Gardes mobiles de réserve ralliés à la Résistance. Il aurait été conduit et dépouillé de son uniforme à Peyrilhac ; parvenu à s’échapper, il croit avoir été malmené à Oradour, localité lue sur un poteau indicateur. Parvenu à Limoges, il aurait pointé son index sur ce village devant Diekmann, le chef de bataillon chargé d’exercer des représailles. Le sort d’Oradour aurait donc été scellé par une erreur de localisation. Version invérifiable. G. Pont s’appuie sur la déposition de Gerlach devant un tribunal de Hambourg, en septembre 1951 ; il tente, avec le concours d’un autre ancien magistrat, originaire de Peyrilhac, de recouper ou d’infirmer les propos du SS, en s’appuyant sur des écrits déjà publiés par d’anciens résistants et les souvenirs de témoins souvent indirects. Ces derniers, désignés sous leurs initiales (pourquoi ce quasi-anonymat aujourd’hui ? n’est-ce pas une limite à leur crédibilité), s’avèrent confus et contradictoires, de l’aveu même de l’auteur. Le lecteur ne peut que confirmer. L’usage de l’italique est aléatoire, ce qui ajoute à la confusion. Rien de clair, donc, ni de nouveau au terme de cette « enquête ». Le petit opus de M. Georges Pont risque de réactiver une rumeur plus qu’il ne sert à la recherche de la vérité. Cela peut donner crédit, involontairement, aux justifications a posteriori que les SS survivants ont données de l’injustifiable. Cela dit sans procès d’intention à l’auteur.

Faute de preuves, l’ancien président de cour de justice s’en remet à son intime conviction, affirmée en majuscules (p. 129). Certes, M. Pont ne transgresse pas le code de procédure pénale. Dans son activité passée le président Pont devait juger en conscience. Mais l’histoire n’est pas la justice ; elle exige des démonstrations ; elle doit dépasser les conjectures et soumettre les témoignages au crible d’une analyse critique. Il aurait été nécessaire d’étayer le présent récit par des arguments incontestables, pour réaliser son ambition : apporter une « petite pierre au monument de l’histoire ».

 

Philippe Pommier

 


1 Georges Pont, Le Doigt du lieutenant. Aix-en-Provence, éditions Persée, coll. Les Archives du Temps, 2015.
2 D’après des titres précédents du même auteur.
3 Marguerite Rouffanche, la survivante de l’église. L’orthographe des noms propres est erratique : Kempfe pour Kämpfe, l’officier capturé près de Saint-Léonard, le sous-préfet Pauchou affublé d’un « x », Grammond pour le maquis de Grandmont… La localisation n’est pas plus sûre : l’axe des trajets de la Das Reich est devenu la RN21, p. 78.
4 De Guy Pauchou à Jean-Jacques Fouché, en passant par Jacques Delarue et Jens Kruuse, ce dernier retiré du présentoir de la Caisse des MH en 1980.