Le 10 juin 2022 le Ministre de la Justice Éric Dupont-Moretti, assistait à la commémoration du massacre d’Oradour-sur-Glane.
Benoît Sadry, président de l’Association Nationale des Familles des Martyrs et adhérent de l’association OHVR depuis 2012, nous autorise à publier le texte de son allocution.

Monsieur le Ministre,
Mesdames et Messieurs les parlementaires,
Mesdames et Messieurs les élus,
Mesdames et Messieurs les représentants des délégations françaises et étrangères,
Mesdames et Messieurs en vos grades et qualités,

Monsieur le Garde des Sceaux, au nom de l’Association Nationale des Familles des Martyrs d’Oradour-sur-Glane, qu’il m’est donné de représenter depuis quelques mois, je tiens à vous exprimer notre reconnaissance pour avoir accepté de présider cette journée anniversaire.
Au cours de cet hommage aux victimes du massacre du 10 Juin 1944, vous pourrez vous rendre compte que le crime de guerre – qui a été méthodiquement exécuté ici il y a 78 ans – a profondément marqué notre commune, aussi bien dans l’esprit de ses habitants que dans la chair de ses familles.

Au-delà de l’abject massacre d’une population tranquille et innocente, Paul Eluard a parfaitement résumé l’horreur de cette tragédie lorsqu’il écrivait à son ami, le sculpteur espagnol Fenosa :
« Ici, des hommes firent à leurs mères et à toutes les femmes, la plus grave injure, ils n’épargnèrent pas les enfants ».
En mémoire des 152 écoliers de l’ancien village d’Oradour, les élèves d’aujourd’hui auront une place particulière tout au long de cette cérémonie. Je tiens à les remercier, ainsi que leurs enseignants, pour leur implication dans l’hommage qui va être rendu tout à l’heure.
Je tiens également à saluer la classe Défense de l’Institution Beaupeyrat de Limoges pour sa présence, ainsi que ses deux encadrants pour leur engagement à faire vivre le devoir de mémoire.

Si par le passé – et notamment dans la période préparatoire au procès qui s’est tenu à Bordeaux en 1953 – notre association a eu de multiples occasions d’aller rencontrer vos prédécesseurs à Paris, vous êtes seulement le second Ministre de la Justice à être accueilli à Oradour.

Pourtant, en jetant un regard sur les huit décennies passées, les mots « Justice » et « Oradour » semblent deux termes difficilement conciliables, et qui dans tous les cas ne vont pas de soi.
Il y a quelques années, un journaliste a utilisé l’expression « d’inaudible justice » dans le cas d’Oradour, c’est ce qui semble en effet le mieux correspondre à cette relation.
Lors des salutations du maire il y a quelques instants, vous avez pu être surpris de la présence importante de représentants venus d’Alsace, parmi lesquels une délégation de Strasbourg conduite par son maire, ainsi qu’une délégation d’élus de la ville de Schiltigheim. Leur présence ici aujourd’hui est particulièrement symbolique et rappelle à chacun d’entre nous la déchirure qui a existé entre nos deux régions pendant des décennies.

En effet, le 12 janvier 1953, quasiment neuf ans après les faits, devant le tribunal militaire de Bordeaux, 21 soldats ayant participé au massacre d’Oradour sous l’uniforme de la Division S.S. Das Reich étaient présentés à leurs juges. Le besoin de justice des familles – malgré les lenteurs de la procédure et les multiples renvois – était énorme.
Pour autant, s’agissant d’une juridiction militaire, les familles n’ont pas pu se constituer partie civile. Avant même qu’il ne débute, ce procès annonçait déjà pour elles et pour les survivants une succession de déceptions. En plus, aucun officier responsable ne figurait sur le banc des accusés, seuls un adjudant et un sergent se partageaient les plus hauts grades, tous les autres n’étant que de simples soldats.
Comble du malheur pour la France de l’après-guerre, treize de ces soldats étaient des Alsaciens.
Par les ondes avec la voix de Frédéric Pottecher, et dans les colonnes des journaux sous la plume de Jean-Marc Theolleyre par exemple, les Français ont suivi avec passion ce procès pendant près d’un mois.
Deux mémoires s’y sont confrontées, deux crimes de guerre subis par des Français s’y sont opposés – le massacre d’Oradour-sur-Glane d’un côté et, de l’autre, le drame de l’incorporation de force vécu par l’Alsace.
Après des débats tendus, et pourtant admirablement menés par le président Marcel Nussy Saint-Säens, le verdict prononcé le 13 février 1953 décevait tout le monde. A Oradour, les peines étaient jugées insuffisantes et trop clémentes. En Alsace, au contraire, la condamnation à des peines de 5 à 8 ans de prison pour les 13 incorporés de force étaient totalement inadmissibles.
Pendant près d’une semaine, la France s’est trouvée déchirée par ces deux crimes de guerre. Le 21 février 1953, alors que l’encre du jugement était à peine sèche, alors que déjà, en plein procès, le législateur avait modifié la loi sur la responsabilité collective de 1948, le Parlement votait – au nom de l’unité nationale – une loi d’amnistie en faveur des 13 condamnés alsaciens.

Dans le cas d’Oradour, ce qui rend l’amnistie choquante, c’est qu’elle supprime rétroactivement le caractère d’infraction des faits. A Bordeaux, quelques jours plus tôt, dans son réquisitoire devant le tribunal militaire, le lieutenant-colonel Gardon avait eu cette citation presque prémonitoire, qui résume parfaitement la situation juridique créée par l’amnistie, en reprenant l’image de cette scène du Richard III de Shakespeare, lorsque le duc de Gloucester, couvert du sang du roi, supplie la reine : « Dites que je ne l’ai pas tué ! », et la reine de répondre : « Dites qu’il n’est pas mort ».
A Oradour, la conséquence de cette amnistie a bien supprimé l’infraction. Dans l’esprit des gens d’ici, dans l’esprit des familles, ce massacre resterait à présent le symbole du crime impuni.
En réfléchissant, avec le recul des décennies, sur ces deux crimes de guerre, il apparaît que la grâce aurait pu ne pas avoir ici les mêmes conséquences. Elle aurait permis, en effet, d’affirmer officiellement qu’il y avait bien eu un crime commis à Oradour, mais qu’au nom de circonstances exceptionnelles – dans les faits, cet autre crime de guerre abominable que fut l’incorporation de force – une dispense de peine était obligatoire, voire même naturelle.

A Oradour, il résultera de cette amnistie une rupture des relations avec l’État qui compliquera singulièrement la renaissance de cette ville martyre. À l’exception notoire du Général de Gaulle, le 20 mai 1962, aucun représentant de l’État ne sera plus reçu officiellement jusqu’en 1971.
Dès le vote de la loi d’amnistie, l’Association Nationale des Familles des Martyrs rend la Croix de la Légion d’Honneur et la Croix de Guerre attribuées aux victimes. Elle décide aussi de faire construire à ses frais un tombeau dans le cimetière pour recevoir les cendres des victimes et d’abandonner le monument érigé par l’État. Enfin, elle fait apposer à chaque entrée du village martyr la liste des parlementaires ayant voté la loi d’amnistie ainsi que les noms des 13 incorporés de force qui en avaient bénéficié.

Il faudra attendre le mois d’avril 1998, pour que de jeunes alsaciens soient accueillis au sein des familles d’Oradour. Malgré ce contexte douloureux entre nos deux provinces, un ancien « Malgré-nous » détenu en Russie au camp de Tambov, Charles Gantzer, avait souhaité de son vivant, rétablir le dialogue à la faveur d’un échange de jeunes.
Son initiative heureuse permit quelques mois plus tard au maire de Strasbourg de présider la cérémonie commémorative du 44ème anniversaire du massacre. Depuis, malgré ce passé difficile, les relations se sont apaisées tout en respectant la mémoire des victimes. Des élus d’Alsace ont su prendre le chemin d’Oradour, comme ceux d’ici ont su trouver celui de l’Alsace. En évoquant ces initiatives, je veux naturellement souligner, et saluer, la présence aujourd’hui des élus de Strasbourg et de Schiltigheim. Je veux aussi saluer Raymond Frugier, ancien maire d’Oradour, Marcel Darthout et Claude Milord, mes prédécesseurs, sans leur détermination et leur engagement, cette ouverture aurait été difficile.

La justice française n’a donc pas su apporter l’espérance qu’elle avait fait naître dans l’immédiat après-guerre au sein des familles. Par l’amnistie, le procès de Bordeaux fut discrédité et son souvenir déformé. Il en fut de même avec la justice allemande où, bien souvent, des raisons politiques, voire diplomatiques, ont empêché les tentatives de poursuite des criminels de la Division Das Reich.
Si notre amie allemande, l’historienne Andrea Erkenbrecher, nous a permis de connaître récemment toutes les actions qui ont été engagée en Allemagne de l’Ouest et en Allemagne de l’Est depuis la guerre, la justice rendue par les tribunaux allemands laisse cependant une certaine amertume et un sentiment d’inachevé.

D’une part, les plus hauts responsables du massacre, parmi lesquels le général S.S. Heinz Lammerding, n’ont jamais été inquiétés par la justice, ni jamais extradé malgré les demandes répétées de la France. Ce dernier – après avoir été entrepreneur dans le bâtiment toute sa vie – est mort en toute tranquillité dans son lit en 1971 à Düsseldorf.
Il faut attendre mai 1983 pour qu’un tribunal de Berlin-Est juge le sous-lieutenant Heinz Barth. Ce dernier reconnaît que le 10 Juin 1944 les ordres avait été donnés par le commandant Dickman, et qu’ils consistaient à détruire la localité et ses habitants, y compris femmes et enfants. Reconnu coupable, Barth fut condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Cependant, malgré ce jugement sévère, le condamné continua à bénéficier d’une pension d’anciens combattants. En raison d’une santé déclinante, il fut finalement remis en liberté en 1997.
Il mourut paisiblement à son domicile en août 2007.

En 2011, une nouvelle enquête est diligentée en Allemagne par le Parquet de Dortmund. Six soldats, encore en vie, voient leur domicile perquisitionné. Après plusieurs mois d’enquête, après une visite des ruines permettant encore de relever des impacts de balles sur certains murs, après l’audition de l’ensemble des témoins du massacre d’Oradour, le procureur Andreas Brendel inculpe, en 2013, l’un des mitrailleurs ayant participé, notamment, à l’exécution des hommes dans le Chais Denis et à celle des femmes et des enfants dans l’église. En juin 2015, malgré les éléments concordants apportés par le procureur, la Cour d’Appel de Cologne a prononcé un non-lieu en faveur de cet ancien S.S. estimant que sa participation ne pouvait pas être clairement établie.

Au final, on peut s’interroger sur ce que peut représenter la justice après un tel crime. Est-ce vraiment la justice au sens du droit appliqué que demande les victimes ? Est-ce qu’on ne court pas le risque d’être forcément déçu par la réponse qu’apportera la justice ? Et, au final, quelle sens a la justice pour la nouvelle génération qui vit aujourd’hui à Oradour ?

Peut-être la réponse à ces questions était-elle déjà dans le message lu par le préfet régional, le 21 juin 1944, au cimetière où les victimes venaient d’être inhumées :
« Quelles que soient les raisons invoquées, rien ne peut justifier le caractère effroyable de ce drame, contraire à la convention de La Haye, contraire aux lois françaises et allemandes […]. Adieu, habitants d’Oradour-sur-Glane […]. Nous jurons sur vos tombes que nous ne reculeront devant aucun effort pour empêcher qu’à l’avenir d’autres subissent votre sort. Ce sera là toute notre raison d’être : que votre martyr serve à sauver les vivants ».
Dans des termes tout à fait similaires, le général de Gaulle, déclarait ici, quelques mois plus tard, le 4 mars 1945 :
« Oradour est le symbole des malheurs de la Patrie. Il convient d’en conserver le souvenir, car il ne faut plus jamais qu’un pareil malheur ne se reproduise ».

C’est le sens de l’hommage rendu aux victimes aujourd’hui, c’est le sens de notre engagement à porter leur mémoire, non pas seulement en se rappelant du martyre qu’elles ont subi, mais en portant leur souvenir pour que d’autres n’aient pas à vivre un tel calvaire.
De même, qu’en tirant les leçons des jours qui ont suivi la tragédie, d’autres – dans des circonstances semblables – puissent bénéficier d’un soutien psychologique qui fut oublié ici, d’une reconstruction de leurs habitations qui les prendrait en compte, d’une meilleure réponse à leur besoin de justice.
Aujourd’hui, par votre présence Monsieur le Ministre, avec les représentants de l’Alsace, avec Mme la Consule générale d’Allemagne, avec notre ami le maire de Dachau, Florian Hartman, avec une délégation importante d’élus du Bezirk de Moyenne Franconie, parmi lesquels notre ami le maire d’Hersbruck, Robert Ilg, avec toutes les délégations et le public présent, nous savons que le plus bel hommage, la meilleure justice que nous puissions rendre aux victimes d’un tel massacre 78 ans après, c’est de s’unir ensemble pour construire sur notre sol européen, un espace de paix et de sécurité.
Cette conviction, cet engagement européen, ont été ici renforcés par la visite, le 4 septembre 2013, du président allemand Joachim Gauck, accompagné de son homologue le président Hollande, venu officiellement reconnaître le crime de guerre perpétré ici par « une unité sous commandement allemand » afin que puisse naître « un chemin vers l’avenir, un avenir commun, un avenir pacifique et dans le partenariat entre la France et l’Allemagne ».
Ainsi, notre idéal européen, fondé sur la liberté, la dignité de l’homme, la justice et la solidarité, est né des cendres de la Seconde guerre mondiale. Avec les délégations présentes ici aujourd’hui, notre histoire européenne s’inscrit aussi bien dans les massacres d’Oradour et de Maillé, qu’à travers les déportés de Tulle à Dachaü, les détenus du Camp des Milles à Aix-en-Provence ou ceux du camp d’Hersbrück dépendant de celui de Flossenbürg.
Demain, il nous faudra aussi inclure dans cette histoire et dans cette mémoire européenne, les crimes perpétrés actuellement en Ukraine, les images de Boutcha ou de Kramatorsk nous rappellent tellement celles qu’Oradour donnaient à voir au lendemain du massacre.

Puissions-nous aujourd’hui, dans la cérémonie que nous allons vivre ensemble dans quelques minutes en mémoire des martyrs d’Oradour, avoir aussi une pensée pour les victimes civiles de ce conflit aux portes de l’Europe, ainsi que pour les victimes des attentats de Paris du 13 novembre 2015 dont le verdict du procès est attendu dans quelques jours.

Je vous remercie.

Benoît SADRY
Président de l’Association Nationale des Familles des Martyrs

Oradour-sur-Glane, le 10 juin 2022

Le Ministre a assuré aux représentants des familles avoir entendu ce message fort, avoir conscience des manquements de la justice. Souhaitant s’exprimer officiellement pour l’Histoire, il a émis le vœu d’organiser une cérémonie à la Chancellerie avec les familles et descendants.