Le 21 novembre 2019, à l’espace Simone Veil, OHVR avait organisé la projection du film documentaire réalisé par Jérôme Amimer : « Récits d’Oradour ».
Marqué par le destin de sa grand-mère russe dont le village fut, comme Oradour, brûlé par les armées nazies, le réalisateur porte un regard grave sur les ruines filmées en plans longs et fixes en noir et blanc.
Ses visites régulières à Oradour lui ont permis de constater les transformations subies par les ruines sous l’effet des éléments naturels (gel, pluie, vent) et, aussi des travaux de consolidation menés pour les conserver. En accompagnant ses images, des commentaires délivrés par quatre intervenants n’ayant pas connu l’événement, Jérôme Amimer pose, à plusieurs voix, l’enjeu de la transmission, le questionnement entre le temps des témoins et celui de nouvelle générations pour qui le sens des ruines devra perdurer. D’où la nécessité et l’importance de leur conservation qui fut l’objet de la conférence présentée par Héloïse Belloir le 28 novembre.

Héloïse a soutenu en 2012 un mémoire « Les enjeux liés à la préservation du site d’Oradour-sur-Glane : conserver, informer, transmettre ».
Aussi après avoir dressé l’inventaire des destructions : 328 bâtiments incendiés la conférencière rappelle le processus qui conduisit à la promulgation de la loi spéciale du 10 mai 1946, relative à la conservation des ruines d’Oradour.
Cette loi, en classant l’ensemble des vestiges du village au registre des monuments historiques transfère la propriété des ruines à l’État, en interdit la destruction et oblige à mettre en œuvre des moyens financiers et techniques pour en assure l’entretien.
Héloïse insiste sur la particularité liée à cette conservation des ruines : il s’agit non de les restaurer mais de les maintenir « dans le meilleur état de destruction possible » (Jacques Duhamel ministre des Affaires culturelles de 1971 à 1973).
Pour ce faire, plusieurs politiques de conservation ont été menées jusqu’à nos jours. Héloïse les présente avec précision et rigueur en caractérisant chacune d’elle :
• de 1944 à 1966 les préoccupations essentielles sont le simple entretien des ruines et des jardins. Après les travaux de déblaiement il s’agissait de nettoyer et consolider les murs menacés d’effondrement, de renforcer les structures fragilisées. S’ajoutaient à ce programme l’entretien de la végétation qui reprenait ses droits et la construction d’un mur d’enceinte (de 1945 à 1947).
• de 1966 à 1983 l’entretien courant se poursuit et alterne avec de gros travaux ponctuels comme des purges ( la destruction de conduits de cheminée dangereux), de gros travaux de réparation (notamment sur la rue principale), la mise en place de barrières de protection pour interdire l’accès dans le cœur d’îlots instables. Malgré les mesures conservatoires engagées, les ruines se dégradent ce qui entraîne la définition de nouvelles politiques de conservation.
• ainsi de 1983 à 1993 le nouveau programme fixe deux objectifs et dégage deux axes d’intervention :
– garantir la sécurité des visiteurs par la mise en place d’un circuit de visite qui définit et privilégie les axes jugés majeurs.
– respecter la volonté du législateur de 1946 : « témoigner à travers le temps » en maintenant l’état des vestiges du massacre du 10 juin 1944.
Durant ces dix années la préservation prioritaire des façades des rues principales permet d’assurer une conservation indéniable de celles-ci au détriment des cœurs d’ilots. Elle accentue le contraste dans la sauvegarde des vestiges et provoque une nouvelle étude qui débouche sur un programme porteur d’une vision tournée vers l’avenir « pour témoigner devant les générations à venir ».
• en effet à partir de 1994 et jusqu’à la fin 2008 est envisagé un programme d’intervention sur le site découpé en 12 îlots incluant les parcelles intérieures, les arrières plans et les axes secondaires délaissés afin de privilégier une lecture générale du village.
Cependant en 1995 les budgets jugés trop conséquents sont revus à la baisse. À partir de cette date la conservation des ruines consiste, alors, à accompagner l’évolution inéluctable des ruines à l’échelle des îlots. L’État conserve, assure « une survivance douce » du site en concentrant ses efforts sur le quartier de l’Église porteur de l’essentiel du symbole.
Il faut, ici noter, les dégâts causés par la tempête de 1999 qui modifient totalement l’apparence du site exigeant de nouveaux travaux.
• depuis 2008, on ne pratique plus de gros travaux. Désormais les interventions s’inscrivent dans une politique d’entretien au coup par coup, essentiellement sur la maçonnerie, sur les espaces verts et sur l’Église qui occupe une place à part, parce que symbolique, dans la survivance du site.
En conclusion à cet exposé très documenté, Héloïse Belloir évoque quelques-unes des limites inhérentes à la conservation du site.
– La problématique de l’authenticité qui est au cœur de préoccupations d’ordre éthique, déontologique et esthétique.
– La dénaturation des vestiges : en voulant conjurer les effets du temps les interventions outrepassent le simple maintien en l’état et falsifient la lecture du site.
– Le constat que la disparition des vestiges s’accompagne d’une certaine perte de Mémoire du drame et de l’apparition de nouvelles lectures. Parmi ces dernières, citons une lecture ethnographique accentuée par la mise en place de plaques de couleur indiquant la profession des habitants. Cette signalétique ne fait plus référence au drame mais à l’histoire du village avant le drame.
Le Centre de la Mémoire ouvert depuis 1999 a vocation, entre autre, à remédier à ces limites en informant le visiteur par un récit historique et une incitation à une réflexion de paix liée à une recherche de vigilance permanente.
À la suite de ces deux manifestations, le public, très attentif et à la recherche d’informations, a longuement échangé avec le réalisateur Jérôme Amimer et la conférencière Héloïse Belloir.

Bernadette Malinvaud