hebras

Je me trouve devant chez moi, le samedi 10 juin 1944, avec un ami, lorsque deux véhicules chenillés allemands passent devant nous avec des soldats à bord.
Il est 2 heures de l’après-midi à ma montre. Mon ami n’est pas rassuré. Je lui dis : “ils ne vont pas nous manger”. Moi, je n’ai pas peur, parce que travaillant à Limoges, je vois les troupes d’occupation tous les jours. Mon ami part en direction de son domicile.
Sur l’ordre d’un soldat, je rejoins la place du champ de foire avec ma mère et ma sœur aînée. Ma petite sœur est à l’école communale et mon père est au travail à l’extérieur du village.
Tout le village se trouve maintenant sur la place. Aucune crainte n’est encore perceptible.
Apercevant ma petite sœur qui a, avec ses camarades et son institutrice, rejoint la place du champ de foire, je m’approche pour l’embrasser et la rassurer.
J’entends alors le pâtissier s’inquiéter pour ses gâteaux qui cuisent dans le four, et la réponse, du soldat, en bon français, avec un accent prononcé : “Ne t’inquiète pas, on s’occupera de tes gâteaux !”
Quelques soldats nous séparent : les hommes d’un côté, les femmes et les enfants de l’autre. On nous donne l’ordre de nous mettre sur le trottoir, face aux murs et j’entends les femmes et les enfants partir.
Nous nous retournons. Les femmes et les enfants sont partis. Un soldat demande en français au maire de se présenter (je dis un soldat car tous avaient la même tenue, sans distinction de grades) et ils prennent tous les deux la direction de la mairie. Ils reviennent peu de temps après. Et c’est à ce moment là, qu’on lui demande de désigner des otages. Le maire se propose.
Rapidement, on nous demande si nous avons des armes. Sans réponse, on nous dit “nous allons les chercher et les personnes non concernées seront relâchées”. Je suis soulagé, je sais qu’aucune arme n’est cachée chez moi.
Un soldat forme cinq ou six groupes inégaux. Celui dont je fais partie doit compter environ une soixantaine d’hommes. Mon groupe est conduit à la grange “LAUDY”, sans brutalité, par cinq soldats armés de mitrailleuses.
Arrivé dans la grange, je m’assois avec mes camarades au fond, dans le foin. Sans précipitation, les soldats balaient l’entrée de la grange et installent leurs armes.
Un soldat fait le tour du groupe et nous fait signe de nous lever. Je me lève et dès que ce soldat a rejoint les hommes en position de tir devant la grange, j’entends une explosion qui à mon avis vient de la place du champ de foire. A ce signal, c’est la fusillade. Nous tombons les uns sur les autres. Je ne réalise pas immédiatement ce qui se passe. Tout se déroule très vite et lorsque les mitrailleuses se taisent, des plaintes, des cris et des gémissements montent de l’amas de corps brisés. J’ai plusieurs hommes sur moi. Je ne sais même pas si je suis blessé. Je ne sais pas si je suis vivant où mort.
J’entends des pas, ce sont ceux des soldats qui montent sur les corps pour achever les survivants. A quand mon tour? Je sens un pied sur mon dos, je ne bouge pas. Une balle destinée à achever un camarade me blesse légèrement à la cuisse.
On nous couvre de foin, de paille, de fagots… et j’entends les soldats partir. Quelques personnes se plaignent. Peu de temps après, je réentends le bruit des bottes et les soldats mettent le feu.
La progression de l’incendie est rapide et lorsque le feu m’atteint, je me dégage avec difficulté du brasier. Persuadé que je vais mourir sous les balles, je m’aperçois que les soldats ne sont plus là. Je me dirige vers une porte au fond de la grange. Elle donne sur une courette sans issue. Je reviens dans la grange et ouvre la porte de l’étable où j’aperçois une ombre. J’ai peur et me cache dans une étable à cochon. J’entends parler français et à travers la porte de l’étable, j’aperçois quatre camarades. Je les rejoins avec soulagement. Je ne suis plus seul.
Trois d’entre nous se réfugient dans le grenier d’une grange voisine. Je me cache avec l’un de mes camarades au sommet d’un tas de fagots. Soudain, deux soldats entrent dans la grange; l’un d’eux met le feu à la paille, sur “le fenil”. Les soldats sortent de la grange et tirent dans le toit qui s’enflamme.
Chassés par les flammes, nous nous réfugions dans des clapiers donnant sur la place. Deux de mes camarades s’en vont, je ne sais pas où; un autre part en direction du cimetière. Je reste dans le dernier clapier avec l’un de mes camarades où, tenaillés par la soif, nous buvons l’eau des volailles.
Les flammes atteignent le dernier clapier, je me tourne vers mon camarade qui est blessé aux jambes et lui demande ce que je peux faire pour lui. Il me répond : “rien, pars”. Je traverse la place, en haut du champ de foire, je m’arrête, je lui fais signe que la voie est libre, qu’il peut passer. Je traverse l’enclos de la ferme “LAUDY” en direction de l’entrée du cimetière que je traverse également. Il est un peu plus de 7 heures du soir.
Je pars dans la campagne, la peur au ventre; je marche sans savoir où je vais, en m’arrêtant pour boire dans les rigoles. Je marche longtemps, la nuit tombe lorsque j’aperçois des maisons. Je reconnais le hameau. Méfiant, j’en fais le tour. Je vois une fenêtre éclairée. Ayant peur de la nuit, je frappe à la porte. On m’ouvre et j’ai la surprise de retrouver deux camarades de mon âge avec leur petit frère, qui ont pu quitter le village dans l’après-midi.
Je leur dis qu’ils ont tué tous les hommes, sans réaliser que leur père fait partie des victimes. J’essaie de les consoler en leur disant qu’on va retrouver nos mamans demain…